Lundi, juin 25th, 2012...12:00

Leçons du crépuscule

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La terrasse du bistrot baigne dans la lumière douce de ce soir de juin. La place devant, le cœur de la ville, est en chantier. Elle se contourne plus qu’elle ne se traverse, pour l’instant, alors les passants sont rares, entre les façades des immeubles cossus qui tenaillent des pas de portes plus modestes.

Il fait doux dans la lumière du soir, la place est presque silence. A ma droite, un enfant en poussette mâchouille un bout de pain. Je ne mange pas, pas encore, il me tend généreusement un morceau de la bouillie qu’il a extrait de la bouche. Décliner d’un sourire, pendant qu’il se ferait presque gronder par ses parents, des touristes étrangers. Il recommencera plus tard, entre le plat et le dessert. Je n’ai pas la sensation de faire pitié, pourtant.

Les terrasses sont rares, première belle soirée depuis longtemps, soir de semaine. D’une table à l’autre jeunes cadres dynamiques, retraités ou quasi, quinquas qui viennent fêter quelque chose, panonceau réservé qui attend sereinement les convives, patron et serveuses qui plaisantent avec tous les clients.

A ma gauche on parle placements immobiliers – des m² à 7000 € -, on s’étonne d’un aéroport construit en Irak qui attendrait trente millions de passagers par an – comment les Irakiens vont-ils le payer ? Et que vont faire trente millions de gens là-bas ? Les jeunes cadres dynamiques dessinent sur un ordinateur ultra-portable de drôles de dessins, représentations d’un enchaînement de figures de voltige aérienne qu’ils réaliseront dans le week-end qui s’approche, déduction du fond d’écran que j’aperçois par intermittence…

Parfois des rires fusent sur la terrasse, petit îlot d’agitation au milieu d’une place si calme, figée dans sa construction / déconstruction, dans la douceur du soir. A l’autre bout, dernier étage avant les combles, une porte-fenêtre s’ouvre sur la rambarde en fer forgé, substitut de balcon. Une jeune fille en courte robe blanche s’y accroche un instant, avant-bras épousant le métal, elle regarde au loin, essuie rapidement son œil gauche – une larme ? -, disparaît aussi vite qu’elle était apparue en fermant la fenêtre. Dans la douceur de ce soir dont elle ne profite pas, son chagrin n’a pas fait de bruit.

Trajet retour à l’hôtel. Centre-ville désert, rideaux de fer baissés sur rues étroites, poubelles sorties, pas de circulation. Hautes façades gravées, ici « Parfumerie » au fronton, mais en bas le commerce n’est plus que boutique prêt-à-porter Groupes de jeunes en route vers des soirées, croisant sur leur chemin ce vieux couple aux vêtements dignement fanés. Ils sont apparus dans l’antichambre du crépuscule, avec leurs gestes lents, les regards baissés. Lui sonde chaque sac d’un coup de pied. D’un geste, d’un murmure, il l’invite elle à y plonger les mains. Fichu orange sur la tête, robe ample, elle s’exécute en silence, trie, sélectionne, extirpe pour son propre sac, referme proprement. Au suivant.

Maison Jeanne d’Arc. Elle est passée par ici. Petit coup d’œil au permis de travaux accroché au volet en bois. Petite place. Un bar à la terrasse pleine, gens en fauteuils bas et tables garnies de cocktails, face aux vitrines vides de magasins fermés, couvertes d’affiches électorales sur lesquelles gribouilles ont altéré les portraits. Sur les quelques marches qui mènent à l’entrée de l’un d’eux, un marginal s’installe pour la nuit, avec sacs à dos et chiens pour seule compagnie.

La large avenue se déploie jusqu’à la gare. Sur une façade, l’enseigne « Automobiles » garde le souvenir du lieu, qui n’est plus qu’appartements. Le B oscille, il finira par tomber, un jour. Le parc. Derrière le grillage, un petit plan d’eau d’une dizaine de mètres de diamètre, un petit jet au milieu. Canards et cygnes s’y complaisent, les jeunes jouent et mangent, avant de regagner pour la nuit les deux ou trois nichoirs qui peuplent l’étendue.

Ils restent derrière le grillage, sur ce petit bout d’eau perdu dans la ville, à côté du jardin d’enfants. Leur pain arrive tout seul, ils n’ont qu’à l’attendre et à jouer, à se cacher dans le petit bouquet de roseau qui s’égare dans leur circonférence. Ils se donnent en spectacle.

A quelques centaines de mètres de là, la large rivière paisible qui traverse la ville, vaste étendue de nature et de liberté, ne les intéresse pas. Les trains, les bus, les voitures, les piétons, le monument aux morts que je vois aussi de la fenêtre de la chambre :leur univers est clos, il leur suffit, ils se contentent de cette captivité si confortable, ils ont tout ce qu’il faut. Dans le soir doux pour qui ne manque de rien, d’autres donnent encore sous les réverbères des coups de pied aux poubelles, choisissent le sac sur lequel leur tête passera la nuit, sous l’enseigne périmée d’un magasin qui n’est plus, avec pour seul chauffage le souffle du chien qui veille à leur côté.

Et de penser ces mêmes scènes se déroulant en même temps dans toutes les villes, même dans celle où je ne me promène plus dans la douceur du soir, où je ne porte probablement plus assez attention



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